1. Les libéraux sont-ils de droite ?

    Originellement, au XIXè siècle, des libéraux comme Frédéric Bastiat siégeaient à gauche de l’Assemblée. Quand on lit le mot « libéral » dans les romans de l’époque (L’Education Sentimentale par exemple), cela signifie « progressiste », en lutte contre la monarchie absolue et en faveur des avancées sociales. Cette acception reste en vigueur aux Etats-Unis où les « liberals » désignent les partisans du Parti Démocrate.

    Progressivement, la polarisation de la pensée politique européenne autour du marxisme a rejeté le libéralisme à droite, d’où il a du mal à s’extraire aujourd’hui. Dans sa fameuse théorie des « trois droites », l’historien René Rémond a ainsi rangé les libéraux dans la frange « orléaniste » de la droite (par opposition aux « légitimistes » conservateurs et aux « bonapartistes » en quête d’un leader fort). Et c’est tout naturellement que Démocratie Libérale, le parti créé par Alain Madelin dans les années 90, se plaça au centre-droit.

    Je crois néanmoins que le libéralisme a beaucoup perdu à cette affiliation, et que l’écroulement du système de pensée marxiste lui permet aujourd’hui de reprendre la place qui est la sienne, ni à droite ni à gauche, défendant d’un côté une économie moins rigide et de l’autre les libertés individuelles. Car le vrai libéral doit s’opposer à la fois au socialiste obsédé par la centralisation étatique, et au conservateur nostalgique de l’ordre moral.

    Le PS et l’UMP proposent des politiques sensiblement équivalentes, qui ne varient que sur des points techniques sans grande charge idéologique. Or, la seule question différenciante aujourd’hui, c’est : plus ou moins d’Etat ? Avec une dette publique évaluée à 25 000 euros par Français et des dépenses publiques représentant chaque année plus de la moitié de la richesse du pays (55,9 % du PIB !), la réponse ne devrait pas faire de doute…

  2. Le libéralisme, est-ce la loi du plus fort ?

    Prenons la question à l’envers : aujourd’hui, ce qui prévaut, c’est la loi du plus faible – du plus ancien, du plus protégé, du plus pistonné. Alors oui, nous assumons la loi du plus fort, si par « plus fort » on entend plus capable, plus innovant, plus productif. Toute la philosophie du libéralisme est de promouvoir l’égalité des chances en amont pour mieux récompenser le mérite en aval.

    Dans cette optique, si l’Etat doit réduire son rôle actif dans l’économie, il reste central comme arbitre et régulateur. Le libéralisme, ce n’est pas la loi de la jungle, c’est plutôt un jardin à l’anglaise, mouvant et imprévisible, où chaque individu peut se développer librement, mais où le jardinier reste vigilant quant à l’organisation d’ensemble. Car seule une puissance forte et impartiale peut assurer un juste équilibre entre tous.

    Aujourd’hui, les libéraux sont devenus – ou plutôt redevenus – les vrais révolutionnaires, en lutte contre les privilèges des corporations et les dérives de l’Etat central.

  3. Le libéralisme est-il une invention américaine ?

    Non ! Nous pouvons pousser un soupir patriote : c’est un Français, Maine de Biran, qui a inventé le mot !

    On renvoie souvent l’origine de la doctrine libérale à John Locke, qui à l’occasion des révolutions anglaises a formalisé ce qui constitue le fondement des Lumières et de notre civilisation occidentale : le primat de l’individu. Les pères fondateurs du XVIIIè siècle se sont partagés entre l’Angleterre et la France : Hume, Mandeville et Adam Smith d’un côté ; Condillac, Jean-Baptiste Say et Montesquieu de l’autre.

    Par la suite, de nombreux penseurs français se sont inscrits dans cette tradition : Benjamin Constant, Tocqueville, Frédéric Bastiat, Raymond Aron, Jean-François Revel, Raymond Boudon… Il est vrai néanmoins que l’influence mondiale de l’école autrichienne (von Mises, Hayek) puis de l’école de Chicago (Milton Friedman) a fait glisser l’idée de libéralisme vers le monde anglo-saxon au XXè siècle. Aujourd’hui, un des principaux candidats à la primaire républicaine, Ron Paul, se revendique d’un libéralisme radical (qu’on appelle parfois « libertarien »), prônant à la fois le retrait des troupes américaines des théâtres d’opérations extérieurs, la légalisation du cannabis et la disparition de la banque centrale (Fed)…

    Il est temps aujourd’hui de réhabiliter le libéralisme sur sa terre d’origine : la France.

  4. Le libéralisme a-t-il provoqué la crise actuelle ?

    Cet argument prêterait à sourire s’il n’était pas si fréquemment utilisé, sans doute parce que les libéraux, peu représentés dans la politique et les médias et volontiers caricaturés en « ultra-libéraux », constituent un bouc-émissaire idéal.

    Soyons sérieux. Qui a mis en garde, avant tout le monde, contre la création d’une bulle financière aux Etats-Unis via la politique interventionniste de la Fed ? Qui répète depuis trente ans que le Gouvernement doit faire de la réduction de la dette une priorité ? De la crise des subprimes à celle de l’eurozone, les arguments libéraux ont prouvé leur pertinence. On attend toujours qu’un gouvernant ose s’en réclamer pour mettre en place les réformes nécessaires.

    La mise en place d’Etat-Providence fut, après guerre, la réponse adaptée à l’immense défi de la reconstruction. Avec la fin des Trente Glorieuses, il s’est transformé en fatalité, absorbant près de la moitié des revenus de la nation (le taux de prélèvements obligatoires se monte à 43 % du PIB) et plombant l’essor du pays dans une économie mondialisée. Plutôt que de vivre dans la nostalgie malsaine de l’âge d’or, la France doit s’adapter aux contraintes et aux opportunités du nouveau monde !

    Aujourd’hui, la capacité de l’Europe à surmonter la crise et à retrouver son premier rang dépendra de son inflexion libérale. A défaut, la sociale-démocratie continuera de se déliter à grande vitesse, ouvrant la porte à toutes les formes d’extrémisme.

Parmi les milliers d’ouvrages de la bibliothèque libérale, du XVIIè siècle à nos jours, voici mon top ten à lire d’ici juin !

  1. Frédéric Bastiat, Sophismes Economiques, 1845-1848
    Collection de pamphlets savoureux écrits à la fin du règne de Louis-Philippe par ce brillant économiste. Où l’on trouve la merveilleuse pétition des marchands de chandelle contre la concurrence déloyale du soleil, demandant à l’Etat l’obstruction obligatoire de toutes les fenêtres du pays…

    Pierre Clastres, La société contre l’Etat, 1974
    Anthropologue de terrain, Pierre Clastres décrit la capacité d’auto-organisation des sociétés primitives. Contrairement à l’opinion courante, Clastres démontre que les premières sociétés ne se sont pas développées sans l’Etat, mais contre l’Etat, dont elles percevaient le risque autoritaire.

    Sophie Coignard et Romain Gubert, L’oligarchie des incapables, 2012
    Deux journalistes politiques décrivent les innombrables passe-droits et copinages institutionnalisés qui pourrissent la « République irréprochable » dont se réclamait Nicolas Sarkozy en 2007.

    Mathieu Laine, La grande nurserie (nouvelle édition augmentée en 2010)
    C’est à ma connaissance le premier et le seul livre qui recense, avec une précision de juriste, l’ensemble des restrictions à la liberté individuelle insidieusement mises en place en France.

    Xavier de Lesquen, Etat de choc, un pays sans fonctionnaires, 2008
    Un énarque débarque en Nouvelle-Zélande, un pays qui a drastiquement réduit sa fonction publique dans la seconde moitié des années quatre-vingt (sous gouvernement travailliste…). Notre Huron découvre au bout du monde qu’une société avec moins d’Etat… ça marche !

    Jean-François Revel, La Grande Parade, 2000
    Cet « essai sur la survie de l’utopie socialiste », écrit avec la verve et l’humour propres à Revel, analyse comment la gauche française a réussi à s’accomoder de la chute du régime soviétique et de la mort de l’idéologie marxiste sans se remettre en question… et comment certaines habitudes de pensée continuent de parasiter l’inconscient national.

    Zoé Shepard, Absolument dé-bor-dée !, 2011
    Le pamphlet à succès d’une jeune diplômée qui découvre avec stupeur et consternation le monde de l’administration territoriale… « où les 35 heures se font en un mois ».

    Guy Sorman, La Nouvelle Solution Libérale, 1998
    Quinze ans après sa Solution Libérale, qui recensait les expériences libérales réussies de par le monde, Guy Sorman, énarque qui a viré sa cuti, propose un véritable programme pour la France, dont on ferait bien de s’inspirer aujourd’hui.

    Ayn Rand, Atlas Shrugged, 1957 (récemment traduit en français sous le titre La Grève)
    Pilier de la culture américaine d’après-guerre, incroyablement ignoré en France pendant un demi-siècle, Atlas Shrugged imagine que tous les créateurs, les inventeurs, les entrepreneurs se mettent en grève pour protester contre l’omniprésence étouffante de l’Etat, privant ainsi la société de son moteur.

    Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, 1835-1840
    La bible libérale. Les lecteurs pressés pourront se rendre directement aux dernières pages pour savoir « quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre » (chapitre VI, tome 2, quatrième partie). L’Etat-nounou que nous connaissons aujourd’hui y est parfaitement décrit, avec près de deux siècles d’avance !